15/10/2010

Pourquoi les victimes de prêtres abuseurs fustigent l’Eglise

 Léonard écoute mais n’agit pas

GUTIERREZ,RICARDO; DELEPIERRE,FREDERIC

Mercredi 15 septembre 2010

Les faits J’ai été violé par un prêtre, tel est le titre d’un livre signé l’an dernier par Joël Devillet, un jeune homme de 37 ans originaire d’Aubange. Depuis le début des années 80, il était en contact avec les prêtres de sa région. En 1987, Gilbert H., un jeune vicaire de 27 ans, arrive à Aubange. Il séduit les enfants de la commune. « Il avait un baby-foot, une console de jeux, un grand lit, relate Joël. Il n’en fallait pas plus pour attirer les enfants. J’en faisais partie. Tout a commencé par des caresses. Puis c’est allé plus loin. Lorsqu’il avait joui, il me renvoyait chez moi. Je n’aimais pas ça et je lui ai écrit plusieurs lettres. Il me répondait. » Une correspondance qui allait servir de preuves à Joël des années plus tard.

Leur dénonciation « Dès 1990, j’ai écrit à l’évêque auxiliaire de Namur, Mgr Musty pour lui faire part des abus dont j’étais victime et pour lui demander à ce que le vicaire parte », se souvient Joël Devillet.

« Un an plus tard, poursuit la victime, en février 1991, j’ai écrit une lettre à Mgr Léonard qui allait devenir évêque de Namur. Je lui ai fait part de mon vécu. Deux mois plus tard, il venait à Aubange pour effectuer sa première sortie depuis sa nomination. Il y célébrait la confirmation des enfants. Il m’a dit avoir reçu ma lettre. Durant une demi-heure, nous avons discuté dans sa voiture. »

En 1994, Joël Devillet entre au séminaire. C’est lors de cette première année que, finalement, il parle de son vécu à son « directeur spirituel ». Une procédure devant le tribunal ecclésiastique à charge de l’abbé Gilbert H. est lancée. On invite aussi le jeune séminariste à suivre une thérapie en lui promettant de prendre en charge le coût de celle-ci en échange de son silence. « Cela n’a jamais été fait », affirme-t-il.

Devant le peu de réactions de l’Eglise, le 4 juillet 1996, Joël Devillet porte plainte au tribunal ecclésiastique de Namur pour dénoncer les abus dont il a été victime. « Une confrontation a eu lieu le 14 novembre 1996 en présence de mon psychologue, (qui soit dit en passant est devenu prêtre quelques années après), du prêtre abuseur et du vicaire judiciaire. Je ne sais ce qu’est devenue cette plainte, n’ayant jamais eu de nouvelles depuis (en 1996). »

La réaction de l’Eglise Lors de cette fameuse confrontation entre les deux hommes, en novembre 1996, « le vicaire a avoué les faits, soutient Joël. En présence de notre correspondance, il ne pouvait faire autrement. »

Aujourd’hui, plusieurs instances, dont le primat de Belgique Mgr Léonard, affirment que le prêtre Gilbert H. n’a plus de fonctions pastorales depuis 1996. Visiblement, c’est faux.

Certes, le 5 mars 2001, il a été contraint de mettre fin à sa mission canonique et de quitter sa paroisse de Flawinne. Mais, les statuts du conseil presbytéral de Namur indiquent que « sont électeurs tous les prêtres diocésains incardinés dans le diocèse ainsi que les prêtres résidant dans le diocèse, dont les noms figurent dans l’Annuaire diocésain de Namur, et y exerçant, à titre principal, une fonction pastorale pour le bien du diocèse. » (Art. 8,-§1) Plus loin, « Tous les électeurs sont éligibles, à l’exception des membres de droit et de ceux qui auraient renoncé expressément par avance à la charge de membre du Conseil presbytéral. » (Art. 8.-§2) Or, Gilbert H. est repris dans l’Annuaire diocésain dans la catégorie secteur socio-caritatif de la liste des prêtres éligibles pour les élections du Conseil presbytéral de 2009.

Pour Joël Devillet, « il est évident que ce prêtre est toujours protégé par ses supérieurs et son Eglise. Il a quitté son presbytère en 2008 suite à mes visites chez son doyen et auprès de son bourgmestre. Et peut-être, suite à une autre plainte déposée, en 2007, contre lui par une autre personne dont il a abusé. Actuellement, il travaille auprès d’adultes en très grandes difficultés… comme éducateur spécialisé. » En juillet, Joël a déposé une nouvelle plainte à Namur. Elle vient d’être transmise à Rome à la Congrégation pour la doctrine de la Foi.

Le cardinal Danneels se dit incompétent

Les faits « J’ai été abusé par un abbé en 1961 et 1962, à Saint Félix de Reilhac, près de Lascaux, en France. Je vivais, à l’époque, chez mes grands-parents. J’avais 11 ans. Après l’école, nous suivions le catéchisme avec l’abbé N. Il a commencé par m’isoler du groupe, en me demandant de rester auprès de lui, après le départ des autres. Il m’installait dans la sacristie, avec une bande dessinée. Il se masturbait, devant moi. Parfois, il me donnait la fessée… Un jour, il m’a emmené dans sa 2 CV, jusqu’à l’église de Mortemart, où il a tenté de me sodomiser. Je l’en ai empêché et j’ai refusé de le revoir. Mais mes grands-parents, qui n’avaient pas compris, m’ont contraint à le revoir. Deux ou trois ans après les faits, j’en ai parlé à mon père qui m’a répondu que j’avais trop d’imagination… ».

Leur dénonciation En 1989, alors qu’il est rentré en Belgique, Raoul (prénom d’emprunt) prend le train pour la Dordogne, où il compte obtenir les aveux écrits de son abuseur. La confrontation, à Hautefort, est terrible. Mais l’abbé N. cède.

Raoul dénonce immédiatement les faits, aveux écrits à l’appui, auprès du vicaire de Périgueux. Qui refuse de convoquer l’abuseur. Même indifférence à la Direction de l’Action sociale (DAS) locale : « Rentrez chez vous, monsieur ».

Raoul saisit la Justice française, au civil. Il est confronté à son abuseur, qui minimise les faits. Le tribunal tranchera en 1992 : les faits sont établis, mais il n’est pas possible d’établir un lien de causalité entre les abus endurés et l’état psychologique de la victime, ses dépressions et sa tentative de suicide. Le dossier médical établit par le professeur Léon Cassiers (UCL) ne permet pas de conclure. Raoul se voit finalement accorder l’euro symbolique, sans plus.

La réaction de l’Eglise Fort des aveux écrits de l’abuseur et du jugement qui établit les faits, Raoul s’adresse au cardinal Danneels, « afin qu’il fasse un geste, la Justice française n’ayant pas jugé utile de m’indemniser »… Ses lettres restent sans réponse. Il insiste, appelant, à plusieurs reprises, le secrétariat de l’archevêque.

Qui finira par lui adresser un courrier, le 14 septembre 1993. La lettre, signée par le chanoine Brieven, secrétaire de l’archevêché, comporte à peine trois phrases…

« Cher Monsieur, j’ai bien reçu votre lettre récente, et en ai parlé au Cardinal Godfried Danneels. Le Cardinal comprend votre souffrance, mais, comme les choses se sont passées en France, il n’est pas du tout compétent. Il vous suggère d’écrire directement à l’évêque de Périgueux, Monseigneur G. Poulain, Evêché, 22 rue Paul-Louis Courier, B.P. 5064, F – 24005 Périgueux Cedex. Très cordial bonjour, W. Brieven, Secrétaire ».

Raoul vient d’adresser copie de son dossier au juge d’instruction Wim De Troy.

Harpigny contacte le thérapeute

Les faits A la charnière entre les années 70 et 80, dans le Hainaut, Antoine (prénom d’emprunt) est fasciné par l’Eglise. A l’âge de 8 ans, il devient enfant de chœur dans sa paroisse. Très vite, le prêtre se montre entreprenant envers lui. « Il est enfant de chœur, ce qui lui donne beaucoup de joie et, déjà, la foi, relate la marraine d’Antoine. (…) Mais qui aurait pu croire que ce prêtre s’intéresserait trop aux petits garçons. Plusieurs enfants ont été victimes de ce prêtre pédophile. Antoine aussi. Mais tout le monde se tait car ce prêtre a du pouvoir (…). »

Ces abus, l’abbé D. les aurait commis les mercredis après-midi alors qu’il organisait des excursions à la piscine pour ses enfants de chœur. Il s’arrangeait, selon des témoignages précis, pour occuper un vestiaire collectif. Durant les congés scolaires, il invitait aussi régulièrement ses petits assistants pour des voyages en caravane ou dans des fermes, durant trois ou quatre jours. Il possédait un sac de couchage de deux places qu’il partageait toutes les nuits avec un enfant différent. C’est à ces moments-là qu’il se livrait à des attouchements.

Leur dénonciation Lors d’une excursion à Paris organisée par le prêtre, alors qu’Antoine est devenu adolescent, il se décide à entrer dans une église. Il y confesse les actes qu’il subit. Le prêtre lui conseille de dénoncer son bourreau. De retour en Belgique, Antoine n’ose pas. Il est vrai que son père est actif dans l’enseignement catholique. Et qu’il lui a d’ailleurs déjà dit que « ces choses ont toujours existé », que « ce sont les choses de la vie », qu’il ne fallait « plus fréquenter l’abbé ».

Muté, le prêtre n’a plus importuné Antoine. Plus tard, une religieuse le dénonce à l’évêché. Dans sa nouvelle paroisse, dit-elle, l’abbé D. hébergerait une douzaine d’adolescents défavorisés avec lesquels il se comporterait bizarrement. Aucune suite.

Antoine suit son parcours. Toujours très dévoué à l’institution religieuse, il est ordonné prêtre dans les années 90. En 1999, sa hiérarchie veut le nommer dans la paroisse de son abuseur. Antoine contacte son évêque à qui il fait part de son vécu. Il est entendu et envoyé dans une autre paroisse. Les années passent et Antoine change de paroisse à plusieurs reprises à travers l’espace francophone. On le dit instable. Lui se justifie en disant qu’il veut juste fuir son abuseur duquel on veut le rapprocher.

La réaction de l’Eglise En mars 2006, Antoine est reçu à l’évêché. On lui signifie qu’une plainte pour harcèlement le concerne et qu’une thérapie et une expertise s’imposent.

L’abbé Antoine ne se rend pas immédiatement chez le psy. Sa hiérarchie le menace. Il cède. Et, en pleine consultation, l’évêque Guy Harpigny téléphone au thérapeute pour savoir si Antoine est là. Il pose des questions au médecin au sujet de ses confidences.

Depuis lors, les convocations à l’évêché se sont multipliées. Désespérée, le 20 octobre 2009, la marraine d’Antoine, relate le calvaire du jeune prêtre dans une lettre de 14 pages envoyée au cardinal Danneels. Pour toute réponse, elle recevra un accusé de réception. Pour l’abbé Antoine, c’en est trop. En avril, sur les conseils du nouveau primat de Belgique Mgr Léonard, il adresse une plainte à la Commission Adriaenssens.

Pendant ce temps, dans la région de Charleroi, l’abuseur présumé, âgé de 80 ans, prêche toujours la bonne parole. Rencontré voici dix jours, il nous disait « n’avoir jamais abusé de qui que ce soit ». Quant à Mgr Harpigny, il nous assure qu’il recevra Antoine prochainement.

http://archives.lesoir.be/scandale-pedophile-pourquoi-les...

 

15:53 Écrit par J.D. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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