20/08/2010

Eglise

Panique sous les mitres !

La justice, en lançant l'opération Calice au sein de l'Église belge, a décidé de briser le mur du silence

 

  • De notre envoyée spéciale en Belgique


    Sont-ce «les premiers signes de l'Apocalypse», comme certains fervents catholiques le pensent ici ? Depuis le déclenchement de l'opération Calice, menée contre les abus sur mineurs dans le clergé, la Belgique retient chaque jour son souffle. Il faut dire que, en lançant le 24 juin dernier une armada de policiers au palais archiépiscopal de Malines, le siège de l'Eglise belge, le juge d'instruction Wim de Troy a frappé très fort.
    Ce jour-là, les pandores débarquent en pleine assemblée des évêques, réunis en la présence exceptionnelle du nonce apostolique, pour perquisitionner les lieux, sous le feu des médias. Privés de leurs portables, les prélats sont retenus près de neuf heures dans la « salle du trône », en compagnie de tout le personnel ecclésial avec lequel ils se retrouvent à partager le poulet, les tomates et le vin prévus pour leur banquet.
    Les enquêteurs fédéraux remplissent deux camions entiers de cartons d'archives, de matériel informatique, de cassettes et de cédéroms, et visitent le domicile du cardinal Godfried Danneels, l'ancien primat de Belgique, à qui ils confisquent ordinateur et laptop. Plus spectaculaire encore, sur les indications de témoins, les hommes de la PJ vont jusqu'à pénétrer dans la cathédrale Saint-Rombaut pour sonder à l'aide d'une caméra la tombe de l'illustre cardinal Mercier et fouiller la crypte des évêques, à la recherche de documents secrets... « Ils se sont crus dans le «Da Vinci Code» !» raille alors Mgr Léonard, l'actuel primat. Le Vatican fait aussitôt part de son indignation. Pour Me Fernand Keuleneer, avocat de l'archidiocèse, qui s'interroge sur « la légitimité et la proportionnalité» de telles méthodes, «cela ressemble fort à une tentative d'humilier et de casser l'Eglise ».
    Dans le même temps, à Louvain, une équipe s'empare des 475 dossiers de plaintes parvenues depuis avril à la commission interdiocésaine chargée de traiter ces cas en toute confidentialité. La démission forcée de Roger Vangheluwe, évêque du diocèse de Bruges depuis 1984, qui avait publiquement avoué au printemps avoir abusé d'un neveu durant les années 1980, a en effet déclenché le flot des révélations... Mise en place par l'Eglise en 2000, dans la foulée de la prise de conscience collective entourant l'affaire Dutroux, la commission présidée par le pédopsychiatre Peter Adriaens sens démissionne quatre jours après la perquisition. Une amère revanche pour sa précédente présidente, Godelieve Halsberghe, qui s'était elle-même heurtée aux « lenteurs » et aux « blocages » de l'Institution, n'étant parvenue qu'à une seule condamnation pour trente-trois dossiers ouverts. Selon cette magistrate à la retraite, « épuisée par ces dix ans de combat », et qui aurait subi des menaces, «l'Eglise veut seulement s'excuser et oublier». «Mais on ne peut pas à la fois lui reprocher de ne rien faire et, quand elle fait quelque chose, la suspecter de vouloir cacher la vérité», proteste Eric de Beukelaer, le porte-parole des évêques.
    Bien déterminée à faire toute la lumière sur ces affaires trop longtemps recouvertes d'une chape de silence, la police mène aujourd'hui un double objectif : traquer les religieux abuseurs mais également découvrir les éventuelles négligences de leurs supérieurs ayant pu conduire à une non-assistance à personne en danger. C'est en ce sens qu'elle a entendu le 6 juillet, durant près de dix heures, Mgr Danneels, accusé par deux anciens curés flamands, Rick Devillé et Norbert Bethune, dont l'organisation regroupe à ce jour 320 victimes, d'être resté sourd aux informations qu'ils lui avaient apportées dès 1993 quant aux déviances de l'évêque de Bruges et d'autres religieux.
    Sauf que les méthodes musclées de la police, autorisées par Wim de Troy dont l'appartenance supposée à la franc-maçonnerie alimente les plus folles théories de complot anticlérical, ont fini par provoquer un débat national et un bras de fer entre magistrats. Afin de prévenir tout vice de forme, le parquet général de Bruxelles a rappelé les policiers à leur devoir de réserve, ouvert des informations judiciaires pour violation du secret professionnel à la suite des fuites parues dans la presse, et s'est saisi du dossier pour vérifier la régularité de l'enquête. Une mesure pour le moins exceptionnelle, qui pourrait conduire in fine à la destitution du juge d'instruction de Troy. Une procédure d'autant plus étrange aux yeux de certains que le procureur général Marc Delecourt, qui en est l'initiateur, n'est autre que celui qui présidait déjà il y a douze ans la chambre de la cour d'appel qui avait blanchi Mgr Danneels pour des faits assez similaires... En 1998, en effet, après la condamnation à six ans de prison de l'abbé André Vander pour viols sur des scouts, le tribunal avait d'abord estimé le cardinal, informé des comportements pédophiles du prêtre, civilement responsable.
    Alors que le Vatican tente de calmer la tempête en promulguant des mesures plus sévères contre la pédophilie (voir encadré), certaines victimes récupèrent déjà la balle au bond et risquent bien de replonger la coupole dans de nouveaux tourments. Ainsi Joël Devillet, 37 ans, auteur en 2009 du livre « Violé par un prêtre», qui affirme détenir des documents prouvant non seulement la culpabilité du jeune vicaire d'Aubange qui avait abusé de lui entre ses 14 et 20 ans, mais aussi la « négligence coupable » de Mgr Léonard, contre lequel il a porté plainte au civil en 2006 et qu'il souhaite à présent poursuivre au pénal. Le jour même de la parution des nouveaux délais de prescription pour les cas d'abus sur mineurs, Joël a saisi le tribunal ecclésiastique de Namur. «La première fois que j'avais déposé plainte devant l'Eglise, en 1996, on m'avait traité comme un moins que rien. Cette fois, je veux mettre Rome au pied du mur, qu'elle me reconnaisse enfin comme victime. » « L'Eglise a des choses à se reprocher, il est évident que d'autres affaires vont sortir, pronostique le père Charles Delhez, rédacteur en chef du journal catholique «Dimanche». Nous assistons à l'effondrement brutal de l'Institution. »

Le Vatican durcit les règles contre la pédophilie

Le Saint-Siège a publié le 15 juillet de nouvelles directives juridiques, plus fermes, pour la gestion des prêtres pédophiles. Le texte, de 31 articles, introduit des procédures accélérées pour les cas les plus urgents, pouvant conduire au retour immédiat à l'état laïque des coupables, et augmente de dix ans la durée de prescription des crimes d'abus sexuels, qui passe ainsi à vingt années après la majorité de la victime. Si, d'après les évêques italiens, le Vatican souhaite ainsi donner un « signal très fort », les associations de victimes ont jugé insuffisantes ces mesures, demandé l'ouverture des archives romaines et déploré l'absence d'« ordre explicite » pour les Eglises locales de dénoncer les cas à la justice civile. Le Vatican a toutefois rappelé samedi l'obligation pour l'Eglise catholique de respecter, dans tous les pays où elle est présente, les lois civiles locales. Seulement, en ajoutant, dans ce même document, l'ordination des femmes à la prêtrise comme nouveau « délit contre la foi » condamnable d'une excommunication automatique, le Vatican donne la fâcheuse impression de considérer comme plus grave la transgression de ce tabou que le viol d'un enfant...

17:03 Écrit par J.D. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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